Danièla Jérémijévic, les points de vue d’une femme

Nadia 18 février 2012 1
Si les femmes ont plusieurs vies, la photographe Danièla Jérémijévic en a elle, déjà vécu plusieurs. C’est tout d’abord vers les arts graphiques que son cœur balance. Après avoir testé différentes expressions artistiques, elle s’offre une carrière de conceptrice/rédactrice en agence de pub et puis décide d’officier en freelance et d’écrire quelques articles. Elle côtoie de près le monde de la photographie et s’y plonge par coup de foudre. C’est à l’occasion de la sortie de « GastronomiK », livre de recettes de grands chefs accompagnées de magnifiques photos sur les figures emblématiques féminines des contes et légendes, que nous la rencontrons. Passionnée, humble et naturelle ; elle nous accueille chaleureusement dans son studio situé au cœur du 13ème arrondissement autour d’un thé où le tutoiement est très vite de rigueur.

Comment et pourquoi as-tu décidé d’être photographe ?
Un jour j’ai proposé – en tant que rédactrice freelance – un sujet à un magazine qui pensait que ce dernier nécessitait un traitement plus visuel. J’ai dit que je savais le faire et je me suis jetée dans le bain sans que ce soit forcément quelque chose que je maîtrisais même si j’ai toujours aimé l’expression graphique et que j’adorais peindre. Tout s’est bien passé puis j’ai abandonné. La révélation est venue lors des « Rencontres d’Arles » – festival annuel consacré à la photographie – où j’ai vu le travail de Josef Koudelka (ndlr : photographe tchèque connu pour avoir été le « reporter » de l’invasion soviétique en 1968) qui m’a scotché. C’est à ce moment-là que j’ai décidé de faire ce métier et il fallait que je trouve les moyens de le faire rapidement. J’ai commencé par illustrer mes articles mais de façon très sporadique. Un jour on m’a proposé de participer à un rallye car ils avaient besoin d’un regard extérieur, une plume « non spécialisée » dans le domaine pour raconter l’histoire humaine autour de l’événement. Le partenaire de la 1ère édition de ce rallye qui traversait une grande partie de l’Europe pour finir en Syrie et en Jordanie, était un moteur de recherches, il fallait donc écrire 2 papiers par jour et prendre des photos de type amateur. L’un portait sur la logistique autour de l’événement : le déplacement de la cantine en plein milieu du désert, le convoi de la citerne, le personnel médical… ; et l’autre s’axait sur la rencontre avec les peuples. A la fin du rallye, mes photos ont été exposées. Cela m’a conforté dans mon choix car j’ai adoré le contact permanent direct avec autrui et j’ai réussi à prendre des photos malgré la fatigue quotidienne et les vents de sable. Mais c’était tout de même reposant par rapport à l’écriture !

A quel moment ça a vraiment démarré pour toi ?
N’étant plus si jeune pour faire un stage et démarrant de 0, il fallait que je fasse du lourd tout de suite j’ai donc décidé de faire un livre. Les gens pensent que c’est la preuve d’une longue expérience, ça les rassure et cela me permettait de me vendre et pas avec 3 photos isolées dans un book. J’ai donc sollicité le Moulin Rouge qui m’a tout de suite fait confiance sur la base d’une idée simple : faire un livre qui soit intemporel et dédié à la famille du Moulin Rouge. Tous ceux qui participent à l’existence d’une telle revue, que ce soient les plumassières, la régie lumière, l’équipe dédiée à la restauration qui sert 800 couverts par soir…. Et bien sûr la revue elle-même mais de manière symbolique : le cri du french cancan, les filles qui se préparent en back-stage, les entraînements… Le principe était de montrer tout ce que le public ne voit pas : le décor historique déjà présent partout dans la salle, les anciennes entrées d’artistes aujourd’hui fermées au public… D’un point de vue artistique, j’ai utilisé la couleur sur le passé pour ne pas être passéiste justement, et le noir et blanc pour être plus graphique : par exemple lorsque l’on veut faire des points très rapprochés sur le cri d’une danseuse alors qu’elle est ultra maquillée et que des spots roses éclairent son visage ce n’est pas forcément glamour. Mon travail a plu et le pari de faire un livre a été gagnant car j’ai accédé assez rapidement à de la production. J’ai très vite trouvé un éditeur et le livre a également bénéficié du succès du film de Baz Luhrmann. J’ai également eu la chance de faire de belles rencontres notamment avec les responsables de chez Canon qui m’ont fait confiance et sont devenus partenaires du projet pour le matériel.

Justement comment as-tu appréhendé la technique ?
J’ai appris sur le tas, au début j’ai travaillé en argentique car j’ai démarré en 2004/2005 avec une ère qui n’était pas complètement numérique. J’ai dû trouver des labos où je pouvais faire plein d’épreuves car les tirages coûtent chers. J’ai tenté de discuter avec d’autres photographes mais ce qu’ils m’expliquaient s’apparentait à du chinois pour moi. J’ai donc essayé plein de choses et c’est vrai que le Moulin Rouge a été un super laboratoire pour moi.
J’ai fait du reportage pendant longtemps et puis un jour j’ai eu envie de travailler en studio. Là aussi j’ai été honnête sur mon inexpérience et des professionnels m’ont expliqué le fonctionnement et réexpliqué parfois mais j’ai très vite appris en observant. Il ne faut pas dramatiser la technique et que cela devienne obsessionnel, il faut la faire sienne pour que cela devienne intuitif. Le reportage permet d’apprendre énormément notamment de la lumière naturelle et lorsque l’on aime quelque chose on apprend à le reproduire en studio. C’est pour cela que je pense que la spécialisation n’est pas forcément ce qu’il y a de mieux, le studio et le reportage ne sont pas des métiers différents, pour moi ils se complètent.

D’un point de vue artistique qu’est-ce qui t’inspire ?
Raconter des histoires en général, j’aime bien que ce soit un peu gai ou beau. Je n’aime pas les trucs un peu torturés, on peut raconter quelque chose de difficile « sans y mettre du poison ». Je respecte le travail des personnes qui font ce type d’art mais ce n’est pas mon truc. Je ne souhaite pas communiquer sur mes propres psychoses dans mon travail qui n’est pas un exutoire.

Tes origines serbes t’influencent-elles dans ton travail ?
Indirectement ou inconsciemment bien sûr que ça m’influence. La façon de raconter les histoires des artistes serbes est très prolifique, pleine de détails. Il y a quelque chose de très excessif, peut-être en lien avec la combinaison des côtés méditerranéen et slave, que j’adore mais qui est parfois insupportable.  Ca m’amuse énormément, c’est très expressif. Il y a un peu de ça dans mon travail.

Est-ce que tu pourrais nous parler de l’aventure GastronomiK ?
Je voulais faire un beau livre vivant, plein de photos qu’on a envie de sortir de sa bibliothèque pour faire une recette. L’expérience du Moulin Rouge tenait plus du reportage avec de la scénarisation. La photographie culinaire a beaucoup évolué, c’est extraordinaire. Je voulais une imagerie différente, plus personnelle et j’avais également envie de travailler sur les contes et légendes parce que j’adore ça. J’ai travaillé en Mode sur des matières avec une styliste culinaire, Coco Jobard, très connue dans le milieu pour avoir notamment collaboré avec Pierre Hermé. Je savais qu’elle avait travaillé avec Hélène Darroze et lui ait donc demandé si elle pouvait m’organiser une rencontre avec elle. Je n’avais aucun travail en gastronomie, ni en restauration à lui montrer ; je n’avais qu’une idée à lui proposer… j’étais super stressée, je tremblais. Je lui expose ma 1ère idée, celle de la Goulue, et là je vois Hélène Darroze assez stricte, froncer les sourcils et puis à la fin un sourire et elle me dit « OK pourquoi pas, on y va » et elle me demande quel plat elle doit préparer.
En tant que styliste culinaire, Coco ne pouvait pas me suivre sur ce travail qui allait finalement être fourni par les chefs pour leur laisser une part de créativité dans l’aventure. J’arrivais avec un scénario et je disais au chef voilà je souhaite traiter « Alice au pays des merveilles » : Alice va tuer Monsieur Lapin parce qu’elle en a marre qu’il lui fasse la morale, que me proposes-tu comme plat ? L’idée c’était de faire une sorte de joute artistique. C’était génial de voir les chefs créent en live : j’ai proposé à Eddie Benghanem (ndlr : Chef Pâtissier au Trianon Palace à Versailles) de travailler sur le personnage de Cléopâtre, il m’a proposé une 1ère création mais suivant l’angle de la photo je risquais de dénaturer son œuvre. Il a donc recomposé le tout, c’était excitant de voir qu’il s’amusait, qu’il prenait goût à tout ça bref qu’il y avait une émulation. Il y avait une logique dans ma démarche, j’allais vers le chef qui correspondait au personnage et à son univers : je veux faire Carmen je vais voir Dalloyau, créateur de l’Opéra. J’ai parfois fait des erreurs dans mes choix : par exemple proposer le personnage de Marianne à Jérôme Chaucesse (ndlr : Chef Pâtissier du Crillon) qui ne l’inspirait pas du tout, c’est finalement William Ledeuil qui a réalisé un sublime coq au vin stylisé sur cette photo. Jérôme Chaucesse m’a montré sa dernière création, des desserts qu’il encapsulait dans des boules en plexi et m’a proposé la mise en bulle d’une tarte aux citrons ça m’a tout de suite inspiré le côté cosmique, je suis partie sur le personnage de Barbarella avec un univers un peu kitsch version bande dessinée des années 70. C’est arrivé 2 ou 3 fois mais globalement toutes les recettes sont des créations pour l’ouvrage, comme les 1001 feuilles du personnage Shéhérazade créées par Carles Marletti qui l’a mis sur sa carte pour la St Valentin. Tous les chefs ont fait preuve d’ouverture d’esprit dans cette aventure car il y a peu de collectif de ce type, c’était une vraie cour de récréation.
Le projet a pris beaucoup de temps parce qu’il fallait d’un côté gérer les agendas des chefs et trouver toutes les petites choses qui composent les photos. J’ai fait des millions de brocantes pour trouver le moindre petit objet, j’ai également eu la chance d’avoir un fantastique partenariat avec un showroom de vêtements pour le cinéma, la télé… j’y ai passé des journées enfermée à chercher, fouiller, une vraie caverne d’Ali Baba avec des trésors comme des pièces de chez Galliano, Gaultier ou Louboutin. J’ai également fait un partenariat avec la marque Christofle pour l’argenterie et les pièces d’orfèvrerie, ils avaient aussi des bijoux. Je n’aurais probablement pas fait ces images là si j’avais dû déléguer cette recherche à un styliste ou à un décorateur, car chaque petit élément déniché peut déclencher quelque chose en termes de créativité, et en plus je n’avais pas les moyens de m’offrir ce luxe ! C’était un travail vraiment personnel avec des moments de doutes où j’avais peur que le projet s’arrête faute de financement. Heureusement, les Champagnes G.H Mumm m’ont beaucoup aidé sur ce point. Mais je n’ai pas lâché prise, parfois j’abandonnais le projet pendant un mois pour prendre du recul, travailler et réinjecter de l’argent. Il y a un côté entrepreneurial très important, il faut être rigoureux.

Comment as-tu rencontré le Groupe Flo pour l’exposition à La Coupole ?
Une personne du Rottary Club qui m’avait proposé d’exposer aux Etats-Unis, a présenté mon travail à Dominique Giraudier, Président Directeur Général du Groupe Flo. Très rapidement, il a eu un coup de cœur pour le livre et m’a proposé d’exposer à La Coupole. On a fait ensemble la scénarisation de l’exposition et le choix des photos à exposer. Ca me plaisait beaucoup de travailler sur un lieu qui soit accessible au grand public. Il y avait une logique dans tout ça, le fait d’être dans un lieu dédié à la gastronomie et puis, je trouvais très amusant de dérouler le concept jusque dans l’assiette. Ce restaurant est une institution au rayonnement international, un beau lieu et puis c’est très bien de se confronter à son public. Mon travail n’est pas élitiste, c’est pour ça que le livre est vendu au prix de 40 €, je voulais qu’il reste démocratique.

Dans ton exposition « Il était une fois », tu racontais la femme à travers le monde emblématique et onirique des contes et légendes. Est-ce le fil rouge de tes créations ? Pourquoi faire le choix de montrer la femme rêvée et fantasmée plutôt que celle ancrée dans la réalité ?
Dans la psychanalyse, les contes, les légendes et la mythologie aussi ; racontent beaucoup de nous-mêmes finalement, ce qu’on est en réalité. C’est pour moi une façon de l’exprimer tout comme certains artistes sont dans l’hyper réalisme. Quelque part, je dois raconter un peu de moi-même car ce sont des femmes fortes, de caractère ; peut-être mes origines serbes mais on l’est toutes un peu quelque part. Je ne pense pas que ce soit de l’ordre du fantasme, ce ne sont pas des femmes intouchables, elles ne sont pas féministes elles aiment les hommes mais elles s’imposent d’une certaine manière. Et puis il y a de l’autodérision et de l’humour dans mon travail, jamais de vulgarité. Les gens perçoivent que c’est une femme qui photographie des femmes parce que le regard masculin est très différent. Même la Vierge enceinte est humaine même si le Christ est moitié divin. Et puis l’idée c’est de garder une forme de légèreté par rapport à tout ça, il faut se rendre la vie la plus douce possible malgré tout.

Et cette légèreté tu la trouves dans les contes et légendes ?
Ca me tient à cœur de faire sourire les gens, de mettre de l’humour et de l’optimisme dans mes œuvres pour qu’ils aient toujours un peu de gaieté et de la beauté aussi. Cette dernière se raconte plus facilement à travers la femme même si elle peut être dans l’homme et j’aborderai probablement le sujet un jour. Au début, je me demandais si je n’allais pas également travailler sur des personnages masculins de légende mais je ne le sentais pas, je voulais du glamour et puis dans l’humour cela aurait été peut-être un peu moins subtile. Mais la présence masculine est toujours là quelque part dans ces images. J’ai revisité les personnages mais pas réinterprété, même si l’histoire change quelque peu parce qu’il fallait l’adapter au fil conducteur de la gastronomie. C’est pour cela que j’ai fait un gros travail de recherches pour bien choisir les personnages féminins. Par contre, je ne souhaitais pas de figures historiques dont le visage serait connu, il fallait rester sur un personnage que tout le monde peut imaginer. Dans ce livre c’est ma vision d’Alice ou de la Vénus de Botticelli qui existe de multiples façons.

As-tu l’impression aujourd’hui d’être une artiste complète ?
Je me complète au fur et à mesure mais je ne me sens pas non plus incomplète. Le travail artistique évolue avec toi car il est une expression de toi, tu ne peux pas être complet à n’importe quel moment de ta vie, tu ne l’es jamais. Avec le temps tu t’enrichies, il faut juste savoir se remettre sans cesse en question. Également partir sur de nouvelles choses, c’est pour cela que je ne ferais jamais un GastronomiK numéro 2 ou une version masculine. Je retravaillerais peut-être sur le sujet de la gastronomie mais différemment, avec d’autres moyens d’expressions telles que la vidéo que j’adore. La notoriété ne me permettra pas de me sentir complète car ce n’est pas une fin en soi, certes avec, on a accès à de plus grosses productions mais en même temps on a les productions qu’on veut bien se donner.

Si je te dis 1001femmes, comment illustrerais-tu ce concept en photo ?
Une image en lenticulaire : tu penches l’image et il se passe quelque chose, une transformation peut-être par l’âge, une femme avec des expressions différentes. On peut toutes se retrouver dans un portrait qu’importe son origine, ce qui prime c’est le regard, la profondeur de cette femme qui exprime une intensité, quelque chose d’authentique dans lequel tout le monde peut se projeter. Ses expressions donneraient le sentiment qu’elle est plus ou moins âgée. Puis jouer sur les ambivalences et l’évolution : mettre l’expression d’une femme mûre sur quelqu’un de jeune et inversement. C’est dur de vieillir mais c’est tellement bon de savoir un peu plus ce que l’on veut et de se rendre compte qu’on est comme une maison avec plein de briques et des fondations solides.

As-tu des projets en cours dont tu pourrais nous parler ?
J’ai plusieurs commandes et grâce à mon travail sur Gastronomik, mes clients me font d’autant plus confiance sur le traitement artistique et ça me plaît énormément ! J’ai également un gros projet en cours mais peut-être encore plus personnel que GastronomiK, sur lequel je n’aurai pas à collaborer avec des chefs – même si j’ai adoré ça. Il va également me prendre beaucoup de temps, l’idée est simple mais portera ma vision des choses. Le travail est plus grand avec moins d’images mais beaucoup plus conséquentes, plus de détails… un traitement à la Jérôme Bosch ! Mais chut, je préfère ne pas en dire plus pour le moment…

Exposition GastronomiK jusqu’au 10 mars 2012 au restaurant La Coupole – 102 bd Montparnasse – Paris 14ème
Livre « GastronomiK », pour tout achat contact : gastronomik@apoteoz.net

Propos recueillis par Rose Villeneuve

One Comment »

  1. vente de vins de bordeaux 18 février 2012 à 10 h 44 min - Reply

    Thème qui me tient singulièrement à coeur de part mon éducation. Le côté scripturaure me plait également. Merci beaucoup pour votre blog et excellente continuation. Manon.

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